Avec la professionnalisation du rugby, ses acteurs sont désormais beaucoup plus questionnés par les médias, qui sont de plus en plus nombreux à s’intéresser au sujet. Ils sont désormais sollicités à la fin des matchs mais aussi avant dans le cadre des conférences de presse. Ils peuvent également l’être à d’autres moments de la semaine, via leurs agents, les services communication des clubs ou même directement par les médias.
Pour avoir les bonnes réponses et les éléments de langage, certains clubs font le choix d’entraîner les joueurs aussi aux sollicitations médiatiques. C’est ce que l’on appelle le média training et il est de plus en plus répandu dans les clubs. Les sélections ont bien sûr également des moments dédiés à ça, d’autant que la pression autour des joueurs internationaux est encore plus forte. Un système qui peut parfois s’opposer aux valeurs ancrées dans ce sport : force, caractère, esprit d’équipe mais aussi franc-parler.
Imanol Harinordoquy : « C’est aussi ce qui fait la beauté de notre sport, et je crois que pouvoir dire ce qu’on pense fait aussi partie de ses valeurs. »
Dans une interview accordée à Actu Rugby, l’ancien troisième ligne du XV de France décrypte la situation médiatique du rugby. Suite aux affaires autour de Nicolas Nadau, Fred Quercy ou Pauline Bourdon-Sansus, Imanol Harinordoquy donne ses impressions : « Les discours sont lisses et ça manque vraiment de franc-parler à certains moments. […] Honnêtement, quand je jouais, ça commençait déjà à devenir un peu policé et peu de joueurs osaient vraiment dire ce qu’ils pensaient. Ça sortait un peu encore, mais ils essayaient d’y mettre les formes. Aujourd’hui, c’est chiant d’écouter les gens dans le rugby. Dans les interviews d’après-matchs, on a l’impression qu’on pourrait mettre n’importe quel joueur, le discours serait le même. »
Alors bien sûr, comme il le dit, il y a le fond et la forme : « Je ne cautionne pas forcément ce qui a été dit, car il y a le fond et la forme : il y a un monde entre dire ce qu’on pense et insulter quelqu’un. Mais c’est important, dans notre milieu, qu’on garde un certain franc-parler. C’est aussi ce qui fait la beauté de notre sport, et je crois que pouvoir dire ce qu’on pense fait aussi partie de ses valeurs. Ce n’est pas possible de risquer deux matchs de suspension parce qu’on s’est autorisé à dire que l’arbitrage n’a pas été très bon. » Raison d’exister aussi des médias trainings : permettre aux acteurs du sport de s’exprimer de la bonne façon, sans que cela ne puisse nuire à leur sport et à leur performance.
Il évoque également sa relation avec certains journalistes et la confiance qui s’était créée entre eux. Imanol a toujours porté haut et fort cette image d’une « grande gueule », d’un joueur qui n’a pas peur de dire ses vérités et de répondre aux questions, même les plus douloureuses parfois. Mais aussi parce qu’il savait qu’il pouvait faire confiance aux journalistes en retour, pour ne pas le mettre dans une posture délicate.
La hantise d’un rugby aseptisé, aux antipodes de la convivialité qu’il promeut
Mais ce média training et ces discours uniformisés, cela peut aussi avoir des conséquences, selon lui : « Ça va standardiser la parole du joueur et on va entendre la même chose partout. Mais c’est déjà ce qu’il se passe aujourd’hui, en vrai : on entend tout le temps la même chose. Prenez n’importe quel joueur de l’équipe de France après un match, il dira la même chose en interview. Il y a pourtant des mecs qui ont du caractère en plus et qui le montrent bien sur le terrain. »
Dans un sport qui se professionnalise de plus en plus et qui tâtonne à trouver ses codes, la surmédiatisation et la préparation des joueurs devient de plus en plus standardisée. Même si des joueurs de caractère existeront toujours, le cursus suivi par la plupart des jeunes joueurs leur apprend à maîtriser tous les aspects de leur vie : sportif, préparation, nutrition mais également médiatisation.
On le sait également : des joueurs peuvent souffrir de cette médiatisation, à l’image d’un Teddy Thomas par exemple, d’un Matthieu Jalibert ou d’un Alexi Balès. Pour des raisons différentes, ces trois joueurs ont subi des critiques parfois exacerbées dans la presse, qui ont pu mener ensuite à du harcèlement. Plus récemment, c’est Tristan Tedder qui s’est plaint de la pression médiatique infligée par la presse, alors même que la situation de l’USAP générait suffisamment de tension au sein du club. Même si les journalistes ne sont pas responsables de la bêtise d’autrui, certains articles peuvent parfois heurter ou exacerber le sentiment du supporter et le pousser à franchir le pas du harcèlement.
Media training ou non : y’a-t-il une bonne solution à adopter ?
Certains clubs font le choix de mettre en place des solutions de media training pour accompagner les joueurs et joueuses dans leur(s) démarche(s) vis-à-vis de la presse. Il n’est pas rare par exemple de devoir passer par les clubs pour solliciter une interview. De même, les joueurs peuvent tout à fait demander un accompagnement et une préparation s’ils en ressentent le besoin.
A Oyonnax, par exemple, Julien Plazanet (que vous pouvez retrouver ici) a fait le choix d’accompagner les joueurs dans un rôle de facilitateur : « Depuis que je suis au club, je travaille de concert avec le manager sportif. On se fait des points hebdomadaires et l’idée, c’est de faire remonter au manager sportif ce qui se dit dans la presse, les grandes tendances ; lui donner les grandes lignes de la couverture médiatique du club pour ensuite définir ensemble la position du club. L’idée au final, c’est de parler d’une seule voix et de porter un discours commun. » Une démarche qui vise à sensibiliser le sportif à ce qui va être dit et fait pour préparer au mieux les acteurs des matchs et ne pas les mettre en difficulté.
En aucun cas, l’objectif n’est de formater : « On ne leur dit pas « tu dis B, tu penses A ». Au contraire, ils sont libres de penser ce qu’ils veulent mais on essaye de coordonner ce qui est dit pour qu’on soit tous sur la même longueur d’onde. » Cela va même plus loin car évidemment, il y a des joueurs qui sont rodés à l’exercice et d’autres non : « Il y a des joueurs qui passent chaque semaine en conférence de presse, que ce soit en avant-match ou en après-match. Il y en a qui sont totalement à l’aise et d’autres pour qui c’est une vraie épreuve. Dans certains cas, il y a des joueurs qui se décomposent et on ne les fait pas passer. Dans certains clubs, il y a un nombre de présences médiatiques à faire mais honnêtement, j’obligerai jamais un mec à le faire. Je préférerais toujours un joueur qui parlera de manière plus sincère et libérée que quelqu’un qui va y aller avec la boule au ventre de peur de dire une connerie, qui n’a pas envie ou qui y met de la mauvaise volonté. »
Une préparation qui passe également par des temps dédiés en début de saison, pour scanner l’effectif et notamment les nouveaux joueurs dans leurs capacités vis-à-vis de cet exercice. « On est toujours derrière eux dans tous les cas, rien que pour leur rappeler de sourire. C’est tout bête mais quand tu veux faire passer un message, quelqu’un qui le dit en souriant et avec énergie, ça passe tout de suite mieux. On leur donne aussi des conseils d’élocutions, de posture : de se tenir droit, souriant, de ne pas s’agacer, de parler calmement, de fixer des points si l’on n’est pas à l’aise de répondre en regardant quelqu’un… Ce sont des petits tips pour ne pas qu’ils se fassent piéger, du style : « ne dis pas que tu vas rouler sur l’adversaire ». On leur dit aussi qui est qui : quel journaliste travaille pour qui, s’ils sont partenaires ou non du club. L’idée, c’est de leur faciliter l’exercice, d’être aidant. »
A l’inverse, à l’USM Sapiac, on a fait le choix de ne pas faire de media training aux joueurs. Le club l’affirme, dans un article de La Dépêche : « Il n’a jamais été question de proposer du media training puisque nous n’avons jamais eu de soucis de ce côté-là. Tous les joueurs qui ont représenté le club n’ont jamais été plus loin que ça. Un jour, un nouveau joueur est venu pour un premier point presse et ça s’est vu tout de suite qu’il avait déjà eu du média training, ca se répète vit. Parfois les joueurs demandent ce qu’ils ont le droit de dire ou pas, ça dépend. » Malgré la non-présence d’un média training ‘officiel’, les joueurs sont tout de même épaulés et accompagnés sur ces questions, pour faire en sorte de trouver un équilibre entre éléments de langage et spontanéité.






