Alors que la nuit commence à tomber à Lyon, les frères Couilloud sont plutôt souriants quand débute notre échange. Après l’entraînement et avant le début de soirée, c’est dans cet entre-deux, là où le rugby se raconte autrement, que Baptiste et Barnabé Couilloud acceptent de se livrer. Deux frères, deux parcours, une même trajectoire qui s’entrecroise sans jamais vraiment se confondre.
Face à face, il ne semble rester que de la complicité. Seulement des souvenirs qui s’entremêlent, des trajectoires qui bifurquent et l’impression qu’ils se comprennent en un regard, en une phrase. L’aîné trace, le cadet observe, puis s’affirme. Et entre les deux, un fil invisible : celui de la fratrie, où l’admiration ne s’est jamais vraiment mêlée à la compétition.
Ce soir-là, les mots viennent comme le jeu : spontanés, précis, parfois chambreurs. Parce qu’au fond, tout commence là — entre les lignes.
Le rugby : une vraie affaire de famille
Chez les Couilloud, le rugby est presque une langue maternelle. Ils ont commencé le rugby tôt, malgré un père footballeur semi-professionnel. C’est Baptiste qui foulera en premier les terrains de la Plaine des Jeux de Gerland, qu’il foule encore parfois :« C’est vrai que petit, on était plus attirés par le foot. Mais un jour, mon père m’a inscrit au rugby. J’y suis allé un peu à reculons au début et finalement, j’ai vite accroché à ce sport. »
Puis Barnabé voudra suivre les pas de son grand frère : « Quand on m’a demandé quel sport je voulais faire et que j’ai vu que mon frère s’éclatait au rugby, je voulais faire la même chose. Moi aussi, je voulais m’éclater et c’est comme ça que je suis arrivé au rugby. C’est en suivant les conseils du papa et je pense qu’il a fait le bon choix, parce qu’on est très contents d’être là. »
Histoire de famille qui a même été prolongée jusqu’à leur mère, enseignante, qui a décidé de devenir éducatrice au Lou Rugby, quand ses enfants apprenaient le rugby. Encadrante des -7 ans, elle suivait ainsi ses fils sur les terrains de rugby, tout en s’occupant d’autres groupes d’enfants, alors même que Barnabé faisait déjà des siennes sur le terrain, comme le relate Baptiste : « Faut savoir que Babé c’était vraiment le plus mauvais perdant que tu pouvais imaginer quand on était jeune. Il était insupportable à regarder jouer. Même nous on avait honte. On se cachait. Quand il perdait, il jetait son protège-dent sur les supporters, laisse tomber. J’essayais de récupérer le protège-dent, il était parti en tribunes… Après, c’était quand on était en -9 ans, – 11 ans. » Barnabé ajoute : « À cette époque-là, c’était notre mère qui était éducatrice au Lou Rugby et elle me regardait faire ça, elle devait être dépitée. » Mais plus de jet de protège-dent désormais, selon le principal intéressé, car : « Depuis que je me suis cassé les dents, j’ai compris que le protège-dent c’était de l’or.”
Deux frères qui découvrent le rugby ensemble
Nés à Lyon, formés dans le même club, ils ont grandi avec le même ballon et les mêmes repères. Au début, ils sont formés à des postes différents : Baptiste commence en tant que demi d’ouverture, tandis que Barnabé a été immédiatement positionné en demi de mêlée : « Ça a été une évidence. J’ai toujours été une tête de chien, un peu teigneux, un peu nerveux et ça correspondait bien au poste. Quand on est gamin et qu’on joue dans les catégories jeunes, il n’y a pas trop de postes, on est tous sur le terrain au même moment, mais au moment de choisir un poste, j’ai toujours eu ce poste de numéro 9, on m’a tout de suite collé cette étiquette, et donc moi j’ai pas vraiment eu de changement de poste comme certains joueurs peuvent avoir à commencer à un poste et à se reconvertir. J’ai commencé 9, je reste 9 et je pense que je le serai toute ma carrière.«
Une position de chef d’orchestre, exigeante et instinctive, où son frère le rejoindra plus tard : « J’ai passé une année en cadet où j’ai joué tous les postes de derrière (10, 11, 12, 13, 14 et 15). J’ai joué de partout sauf en numéro 9. Après cela, il y a eu les tests d’entrée au Pôle espoir de Villefranche et ils ne m’avaient pas sélectionné en disant que compte tenu de mes mensurations, je finirais sûrement demi-de-mêlée, poste dont ils n’avaient pas besoin à ce moment-là. Au final, ils ont eu raison, parce qu’en crabos, j’ai basculé à ce poste-là et c’est là que j’ai commencé à être bon. »
Mais le poste de demi-de-mêlée, ce n’est pas le seul endroit où leur chemin se croisera. Ils ont seulement un an et demi d’écart et même dans les études, ils ont tous les deux été diplômés d’un DUT Génie Civil à l’université Claude Bernard. Une scolarité qui finalement les a amenés jusqu’à leur dernier semestre de ce diplôme, durant lequel ils se retrouvent dans la même classe. Jamais loin l’un de l’autre.
Des chemins qui se croisent et qui s’éloignent, sans jamais rompre leur lien fraternel.
Dans le monde compétitif du haut niveau, il n’est pas toujours évident de gérer la concurrence. Alors qu’ils jouaient tous les deux au même poste, ils ont été plutôt épargnés par ce phénomène puisqu’ils n’ont pas forcément évolué dans les mêmes équipes du fait de leur différence d’âge. Alors que Baptiste commençait à s’entraîner avec l’équipe professionnelle, Barnabé finissait ses catégories jeunes. Ils ont néanmoins pu partager une préparation et un match amical à Brive, dont Barnabé se souvient positivement : « C’était un beau moment, c’était la première fois que je montais dans le bus avec une équipe pro. Donc ça reste des bons souvenirs. »
Chacun suit ensuite son chemin : Baptiste continue d’écrire son histoire avec le Lou Rugby (avec lequel il a prolongé jusqu’en 2030) et Barnabé s’envole d’abord vers la côte basque au Biarritz Olympique, où il restera 4 ans, avant de se rapprocher de la région lyonnaise vers le FC Grenoble, qui lui a permis de mêler objectif sportif et cadre de vie familial. Un choix dont il avait échangé avec sa famille, sa compagne mais aussi son frère : « J’ai surtout beaucoup échangé avec mon frère les deux fois où j’ai dû changer de club. C’étaient des décisions importantes pour moi, pour ma carrière et je savais que c’était quelqu’un avec qui je pouvais parler de ces sujets car il avait déjà vécu des décisions à prendre sur un contrat ou un club. Mais je savais qu’il était dans le milieu, qu’il savait comment ça marchait et qu’il saurait me conseiller à ce moment-là. Je pense que ça a été important, parce qu’on s’appuie beaucoup sur la famille, les amis mais avoir quelqu’un qui est dans ce milieu-là et qui comprend à 100%, c’est une voix qui compte un peu plus. » Son frère confirme : « Finalement, on échange rarement quand même de trucs spécifiques et techniques liés au terrain en fait. On en parle de temps en temps, ça nous est arrivé de discuter un petit peu de nos fonctionnements en club, de points stratégiques qu’on a pu voir pendant les matchs. On ne se fait pas des retours après chaque match comme on pourrait l’imaginer. En revanche, les moments où on échange vraiment, c’est quand il a des décisions de carrière importantes à prendre et comme il l’a dit je pense que là c’est important qu’on puisse s’appuyer l’un sur l’autre et aussi faire bénéficier de tous les éléments qu’on a dans notre position pour prendre les meilleures décisions. On est dans un milieu assez complet en termes d’environnement avec des agents, des connaissances qui peuvent nous aiguiller sur les choix de carrière. »

Une relation bienveillante mais taquine
Pas de message d’avant-match automatique pour les deux frères, qui s’envoient tout de même des encouragements les veilles de grandes échéances (les finales de ProD2, les phases finales de Top 14 ou finales de Challenge par exemple). “C’est souvent des messages pleins de bienveillance parce qu’on a envie de voir son frère et son équipe réussir et être heureux.” explique Barnabé.
On sent également que cette bienveillance ne concerne pas que leur lien fraternel mais s’étend à toute la famille. Lors de leur unique confrontation en 2021, le match s’était transformé en événement familial. Déplacement de toute la famille, chambrage sur le terrain et la mythique séquence du “Il a été éduqué où lui ?”, toutes les conditions étaient réunies pour des retrouvailles spectaculaires. Quand on leur demande si leur famille fait un choix entre eux dans ces cas-là, Baptiste raconte : “Joker. C’est dur pour la famille de faire un choix. Je me souviens quand on avait joué l’un contre l’autre à Biarritz, notre grand-mère m’avait dit à la fin du match : “Oh franchement, t’aurais pu laisser marquer ton frère quand même !” mais c’est dur pour eux quand même.” Et à Barnabé d’enchaîner : “Ce que notre père avait dit à l’époque c’était une victoire à domicile pour chacun, comme ça, ça fait 1 partout.”
Famille envers laquelle ils sont très reconnaissants et avec qui ils gardent une certaine taquinerie et proximité. A la question de “comment se passe une partie de monopoly à Noël chez les Couilloud ?”, ils continuent bien vite : “Généralement, à Noël, tous les ans, il faut élire la merguez de la famille. On se débrouille toujours pour que ce soit les cousins ou les cousines. Avec Babé, on a de l’expérience.” Et à Barnabé d’ajouter : “Mais bon, les petites cousines, elles commencent à grandir et à devenir un peu plus futées, un peu plus intelligentes. Ça devient de plus en plus compliqué.”
Sur la question de rejouer ensemble, les hostilités avaient déjà été ouvertes dès les premières minutes de l’échange : “Mais après qui sait ? L’avenir nous réserve peut-être des surprises et on se battra pour le poste de titulaire. Ou de remplaçant. On sera des vieux chnoques.” Ce à quoi Barnabé répond en riant : “Ouais, on sera des vieux morts”. De façon plus sérieuse, dans le courant de l’échange, Barnabé évoque le sujet plus précisément : “Moi, j’aimerais bien, je pense que ça pourrait être bien pour nous et pour la famille. Après, c’est sûr que comme on joue au même poste, ça pourrait être un peu délicat, parce qu’il y’aurait peut-être des moments de concurrence. Mais je me dis que plus on va avancer dans notre carrière et moins il y’aura d’enjeux et de pression concurrentielle. Puis, quitte à ne pas jouer et être sur le banc, je préfère que ce soit mon frère qui joue, comme ça, la famille et moi, on est tous contents.” Baptiste rebondit : “Je pense que plus jeune, ce n’est pas quelque chose que j’aurais apprécié, parce que disons que j’aurais adoré être avec mon frère mais je pense que ça aurait été un sujet sur lequel j’aurais pas été objectif et auquel j’aurais accordé plus d’importance qu’avec un autre. Je trouve que ça aurait été compliqué alors qu’il y’avait des enjeux sportifs qui étaient importants. Mais comme le dit Barnabé, on commence à prendre de l’âge et moi je serais trop content si un jour on arrivait à se retrouver dans un club et à partager une aventure commune.”
Entre les lignes : les conseils de Barnabé et Baptiste Couilloud
Pour clôturer l’échange, nous avons questionné Baptiste et Barnabé sur un conseil, un mantra qu’ils souhaitaient partager. Barnabé prend la parole en premier et revient notamment sur les comparaisons entre son frère et lui, qu’il a vécu plus jeune, pas toujours positivement. Mais cela ne l’a pas empêché de continuer à tracer son chemin et de passer au-delà pour atteindre son objectif : “Au final, ça n’a pas toujours été facile mais on a tous les deux réussi à remplir notre objectif : devenir rugbyman professionnel.” Pour cela, il insiste sur le fait de prendre des décisions parfois compliquées et de ne pas avoir peur de changer d’environnement. Baptiste ne met pas longtemps à appuyer son frère et à encourager à sortir de sa zone de confort : “Je ne veux pas parler pour lui mais il ne faut pas avoir peur de sortir de sa zone de confort, de prendre ses distances et tracer son propre chemin. Babé, il l’a très bien fait en partant à Biarritz, même si ça a été difficile.”
Il raconte ensuite les difficultés rencontrées, notamment par Barnabé, qui était loin de sa famille mais aussi celles rencontrées par ses parents : “C’est sûrement pour Babé que ça a été le plus difficile parce qu’il est parti loin de ses proches et qu’il allait dans un environnement qu’il ne connaissait pas. Mais pour l’ensemble de la famille, ça a été compliqué. Je me souviens quand il est rentré de Biarritz la première fois, il avait fait une surprise à ma mère et elle était en larmes.” Malgré la distance géographique, on sent que les liens familiaux sont restés très forts au sein de la famille Couilloud et qu’elle reste un véritable refuge, dans le monde particulier que peut parfois être le sport professionnel.
Pour conclure, Baptiste synthétise : “Comme Barnabé l’a bien dit aussi, les trajectoires ne sont pas forcément linéaires. Mais l’objectif, c’est de tracer son propre chemin et d’arriver à ses fins au bout du compte.” Chose que les deux frères ont, selon eux, bien réussi en devenant tous deux rugbymen professionnels.






